Thursday, October 6, 2022
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Cameroun > Prédation foncière: Les pygmées sous la menace des industriels à Campo

A la dimension de la planète, les peuples autochtones représentent seulement 5% de la population. Pour les experts du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), ils sont de les «gardiens» de 80% de la biodiversité mondiale. La Banque mondiale ne dit pas le contraire. Dans son rapport de 2019, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes) qu’on appelle encore le «Giec de la biodiversité», estime ainsi que la nature gérée par les peuples autochtones et les communautés locales, subit une pression croissante, mais se dégrade en général moins rapidement que dans les autres territoires. Dans la localité de Campo au cœur du Sud Cameroun, des industries du palmier à huile, Cameroun Vert et Biopalm notamment, se sont emparés des dizaines d’hectares de terres non sans provoquer le déplacement et la déstructuration des communautés pygmées centenaires dans ce terroir. Soutenues par des organisations les victimes de cette déforestation sans limite, multiplient des actions ces unités de production envahissantes.

Par panorama
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Enquête de Léger Ntiga

Selon la Banque mondiale, les peuples autochtones dont les Pygmées connus au Cameroun, sous différentes dénominations: Baka, Bagyeli, Bedzang et Bakola, «ont une expertise et un savoir ancestral qui leur permettent de s’adapter aux risques liés au changement climatique et aux catastrophes naturelles, mais aussi de les atténuer et d’en réduire la portée.» Et pourtant, ils sont les dindons de la farce chaque fois que sont mis sur pieds des projets de développement présumés. C’est une fois le cas de ce qui se déroule dans la localité de Campo dans l’Extrême-sud Cameroun où d’après différents rapports, l’on a perdu plus de 100 000 hectares de forêts primaires humides au profit d’une agro-industrie intensive de palmiers à huile, en 2020.

Et pourtant, connu comme une plante particulièrement agressive du point de vue de sa capacité d’appauvrissement des sols, le palmier à huile s’imposer ici. Ses plants s’étendent à perte de vue. Dans les champs, les ouvriers sont à l’ouvrage. Dans un ordre anarchique, ils se retrouvent dans tous les coins au milieu des pousses qu’ils maternent. De manière simultanée, arrivent pendant des camions qui entre autres, transportent les grains et entrants. Pour de nombreux chercheurs ayant travaillé sur la communauté pygmée du Cameroun, c’est un désastre. «C’est vraiment fou de savoir qu’en quelques mois, cette vaste forêt a été dévastées pour laisser place net à ces palmerais qui vont à perte de vue. On estime à plus de 1000 hectares, les étendues de terre terrassées par l’entreprise Camvert société qui vise 60 000 hectares au bout du compte», s’étrangle l’éco-anthropologue Julien Naze.

Désarroi

Pour lui comme pour son confrère éco-anthropologue, Jean Nke Ndih, ce projet suscite une grande inquiétude chez les riverains. Le chercheur Jean Nke Ndih dont les études doctorales ont porté notamment sur la vie des pygmées du Cameroun, ne cache pas son désarroi. «Les Bagyeli sont menacés pas ces projets. Nous sommes face à la décomposition d’une population autochtone de la forêt qui vit de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Imaginez qu’on vienne vous déposséder du jour au lendemain de votre cacaoyère, la seule ressource dont vous disposez et qui vous sert en même temps de cadre de vie. C’est ce qui arrive à ces pauvres gens par ailleurs, victimes de leur illettrisme en majorité», déplore un air meurtri, le chercheur. Pointant du doigt les superficies ravagées, «Cette partie détruite par Camvert, était notre campement. De l’autre côté, on s’exerçait aux activités de chasse. A la lisière du camp en face, nous allions récolter du miel. C’est toute notre vie qu’ils ont prise», maugrée Marc Tang, le plus grand chasseur du clan.

Obligés pour la plupart sinon tous, de trouver refuge ailleurs, dont le campement de Zambe Alo, ils côtoient des parcs dont les fauves risquent à tout moment de les attaquer. «Je joue au gardien toutes les nuits. Vous savez que nous sommes en symbiose avec notre écosystème. Mais ici, nous sommes étrangers. Raison pour laquelle, ces bêtes sauvages dont les félins et éléphants constituent une menace pour nous», explique M. Tang les yeux tournés vers le sol. S’il fume un bout de tabac roulé, c’est pour ne pas verser de larmes à ses dires. Le nouveau refuge du clan Tang jouxte le parc national de Campo-Ma’an. Ici, vivent de nombreux pachydermes fuyant au-devant de l’action des industriels toujours avides de terres. «Nos champs ont été totalement détruits. Autour de nos campements, nous cultivons du bananier, des tubercules et des arachides. Ici, nous hésitons. Du fait des agressions humaines et des bêtes sauvages».

Face à cette situation, les Pygmées ont saisi des autorités. Non sans proférer des menaces contre les responsables de Camvert et Biopalm. Aidés par différentes organisations non gouvernementales (Ong), ils ont également entrepris de saisir en plus des autorités camerounaises, des organisations régionales et internationales. C’est dans ce sens que Green Development Advocates (Gda) a initié différentes requêtes tant auprès des autorités camerounaises et des instances sous régionales. Dans ce sens, Gda épingle le décret du Premier ministre Joseph Dion Ngute, déclassant 60 000 hectares de terre. Signé le 11 novembre 2019, le texte d’après cette Ong, a été pris en violation de la loi. Gda croit savoir qu’au préalable, il devait être signé un arrêté déclarant d’utilité publique les travaux du projet de la société Camvert.

Etude d’impact

Dans le même ordre d’idées, les organisations de défense des droits de l’homme notent que le rapport de l’étude d’impact environnemental, date de janvier 2020. Comme on peut le constater, le décret du Premier ministre, Dion Ngute a été signé deux mois plus tôt. La démarche ici viole deux aspects très importants de la loi. On y relève «le non-respect de ces deux conditions de fond, susceptible de remettre en cause la légalité du décret», fait observer Gda. Conscients du rapport de force, les Bagyeli sont déterminés à mener leur lutte jusqu’au bout. Camvert et Biopalm doivent tenir compte de notre situation. Sinon, ils sèment sur la roche. Nous avons d’autres ressources que la loi, pour les combattre. Leur argent ne peut pas tout faire. Je vous le jure», professe indigné Nathan Nkat lui aussi chef de clan venu s’installer Nkongo non loin de Nyete.

Les conséquences néfastes de l’implantation de vastes étendues de palmiers à huile dans cette forêt, ne sont pas à démontrer. Leur impact est déjà visible sur la vie des populations riveraines. A la direction de Camvert à Yaoundé, les responsables approchés par Essingan, accusent les Ong d’être «à la recherche de financements et de sensations». Camvert ne manque de parler d’instrumentalisation de la communauté Bagyeli. «Nous savons de leur mode opératoire. Ces Ong se servent des Pygmées pour faire leurs affaires. Ils utilisent la misère de ces pauvres gens pour attirer des financements», indique sous cap, le responsable rencontré. Les différents chefs de communauté rencontrés par contre, dénoncent l’indifférence et le mépris des responsables de Camvert et Biopalm. Ce qui étonne le responsable développement durable de l’entreprise, Mohamadou Dialo pour qui, «Camvert a obtenu le consentement de la population». Ceci suppose, les Bagyeli aussi.

Si M. Dialo excipe que les cahiers des charges ont été signés, il fait surtout valoir la part prévue pour revenir aux populations locales. «A terme, les communautés locales auront 5000 hectares de plantations qui seront mis en œuvre, entretenus et financés par Camver qui est une société légale», explique M. Dialo. Vite rabattu par Nathan Nkat: Il parle de 5000 hectares en quel état? Nous vivons dans un cadre précis. Ils veulent nous sédentariser de force. Pourquoi n’avoir pas prévu d’occuper un coin de la forêt en nous lassant l’autre pour que nous continuions à mener notre existence en toute tranquillité. Vous ne buvez pas d’alcool. Du jour au lendemain, on promet de vous en donner, sec», s’étonne M. Nkat qui maudit la terre en des termes inaudibles, promettant que le combat ne fait que commencer.

Le déficit d’éducation

Le malheur des peuples autochtones

Leur récent accès à l’école, ne leur donne pas de savoir leurs droits et devoirs dans un monde en mutations.

Selon des statistiques, la communauté pygmée représente environ 0,4% de la population camerounaise. Elle accuse cependant un déficit d’éducation qui la rend très vulnérable face à d’énormes enjeux économiques. Dans les environs des exploitations industrielles, de Camvert et de Biopalm, l’on ne voit aucune école. Sans présenter la documentation y afférente, les responsables de Camvert par exemple disent que le cahier des charges prévoie le développement d’un certain nombre d’infrastructures tant sociales et qu’économiques. Seulement, d’après les Ong, des prévisions excluent les Pygmées qui dans cet ensemble, sont particuliers.

«L’étude d’impact doit venir comte de ce que cette population a des problèmes spécifiques. En entrevoyant son intégration, il convient de lui assurer les conditions d’une existence harmonieuse avec son milieu de vie. Je veux dire qu’il fallait les préparer afin de conduire une évolution progressive. Il n’est par exemple pas possible que les enfants Bagyeli partagent les mêmes classes que ceux des villages environnants. Il faut les y conduire de manière adaptée. C’est pour cela qu’on parle de la mitigation dans la dégradation du climat», explique le chercheur Julien Naze. A Akongo, au cours d’une réunion de campements, les Bagyeli assurent que leurs difficultés de vie de sont pas une vue de l’esprit.

Seigneurs de la forêt

«Nous sommes brutalisés et vivons une angoisse que vous ne pouvez pas comprendre. Nous les seigneurs de la forêt, avons désormais peur des lions. Ce n’est pas le chat qui a peur de la souris? Simplement parce que non ne communions plus avec ces bêtes-là», qu’on ne vienne donc pas dire que les Ong nous prêtent des idées. On n’a pas été pris en compte», s’étrangle Mbole Idjang, le chef de communauté. Dans sa peine doublée de tristesse, M. Mbole embrasse d’un geste la forêt à quelques mètres des campements. Il croit qu’elle lui parle toujours.

«Nous ne sommes pas allés à l’école. Mais pensons que nos enfants doivent y aller. Pour cela, elle doit venir à nous. Bien sûr que nous allons nous aussi à sa rencontre. Mais le mouvement ne peut pas être brutal. C’est comme si vous étiez dans l’obscurité et on vous projette dans un grand champ lumineux. Nous savons compter, certains de nos membres savent lire. Ils commencent à obtenir des diplômes. Nous sommes donc un peuple comme les autres», martèle les larmes aux yeux, Mbole Idjang. Lui qui d’un pas, pieds nus, broie les souches d’arbres pointant du doigt un coin de forêt: «je trouve encore du gibier ici. Mais aussi les remèdes pour me soigner et soulager tous les miens. Si Camvert détruit, on n’aura plus rien. Et la mort surviendra.»

Comme les autres membres des campements, les limites établies par la société pour ses projets d’exploitation arrivent à la lisière de son champ. Pour lui, la faute ne revient pas au gouvernement. Mais à ceux qui exploitent la terre. Un peu comme au ministère des Forêts et de la Faune (Minfof) où on assure que toutes les normes légales ont été respectées. Le ministre des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières (Mindcaf), Henri Eyebe Ayissi a donné son «accord pour l’exploitation de 2500 hectares sollicités» par Camvert «sous réserve d’un engagement de délimiter l’ensemble des 60 000 hectares (…) concédés par l’Etat». Pour que cet accord soit légal, le ministre doit disposer d’une dérogation spéciale accordée par le président de la République. Un document en préparation au Palais de l’Unité. En attendant, les Pygmées jurent par l’école.

Des tenants de poumons climatiques

En 2019, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a reconnu dans son rapport spécial le rôle central que les peuples autochtones doivent jouer dans la réponse à la crise climatique et à la dégradation des écosystèmes. Auparavant, en 2016, une vaste étude universitaire cherchant à quantifier la contribution des peuples autochtones dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre avait conclu que le renforcement de leurs droits était la façon la plus sûre et la moins coûteuse de séquestrer du carbone.

Selon d’autres analyses, enfin, les pratiques des communautés autochtones (chasse, pêche, agriculture, cueillette), sont généralement favorables à la lutte contre le changement climatique et au maintien de la biodiversité, voire en sont les garantes. La place des peuples autochtones dans les négociations internationales en cours visant à protéger 30% des terres de la planète d’ici 2030 s’est imposée sensiblement au cours des derniers mois. L’objectif visé peut paraître ambitieux. Pourtant, c’est bien celui qui est avancé par la Convention sur la biodiversité biologique (Cdb) qui se réunira en octobre prochain à Kunming, en Chine.

Afin d’enrayer le déclin massif des espèces vivantes, l’ébauche du texte sur la table lors de cette Cop15 prévoit de «protéger les sites d’importance particulière pour la biodiversité au moyen d’aires protégées et d’autres mesures efficaces de conservation par zone» couvrant «au moins 30% des zones terrestres et marines avec au moins 10% sous stricte protection. Chaque pays doit s’engager de la même façon, indépendamment de la qualité et de l’importance de ses écosystèmes par rapport à la biodiversité mondiale», résume Didier Bazile, chercheur agro écologue au Centre de coopération international en recherche agronomique pour le développement (Cirad).

Ce qui est complètement ignoré, c’est la prise en compte des populations locales qui vivent dans ces espaces désignés pour devenir des espaces protégés.» De fait, à l’heure actuelle, les peuples autochtones et les communautés forestières ne sont pas formellement impliqués dans ce plan de conservation.

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